prise de langue

«Pétasse peut tout à fait être le féminin de pétard»

Pour Greta Gratos, figure effervescente de la scène artistique genevoise, tout a commencé par un changement de nom. Ou quand le pseudonyme devient un révélateur.

Si l’on en croit son étymologie, le pseudonyme est un nom «mensonger», créé à des fins d’anonymat. Sous ce nom d’emprunt se cachent aussi bien des célébrités que le commun des mortels: actrices, romanciers, divas, ou simples bloggeurs.

Ainsi d’Emile Ajar, de Doc Gynéco, de Mistinguett, de Liane Foly, d’Hergé, ou encore d’Enamouré Devous, sous lesquels les plus perspicaces démasqueront, dans le désordre, Elliane Falliex, George Rémi, Bruno Beausire, Romain Gary, un quidam transi d’amour et Jeanne Bourgeois.

Mais si sous ses airs de faussaire, le pseudonyme était un réel détecteur d’identité(s)?

Pour vérifier cette hypothèse, George est allé à la rencontre de Pierandré Boo, alias Greta Gratos, «pétasse cosmique» ou «reine des fées», figure effervescente de la scène artistique genevoise. Pierandré Boo aime se mettre dans les endroits «où ça raconte», plonger dans la mythologie ou les contes. Pour un moment, c’est George qui a laissé son regard exaltant et sa bouche débordante de métaphores raconter l’histoire du «personnage épisodique» de Greta Gratos.

Vous êtes «un», «une» ou «plusieurs»?
Je suis «un»/«une». Ou «une»/«un». Quand je suis né, j’étais une petite fille. J’ai cru que j’étais une femme et j’avais décidé de faire le nécessaire pour rectifier ce que j’avais compris ne pas être adéquat. Mais un documentaire, Et il voulut être femme, m’en a dissuadé: une des dernières phrases disait que 90% des gens qui se faisaient opérer se suicidaient dans les six mois à six ans après la dernière intervention parce qu’ils réalisaient qu’ils s’étaient trompés. Je me suis alors dit que j’étais un garçon féminin. Et puis après, j’ai réalisé que j’étais une fille déguisée en garçon. Donc, au fond, je suis «une» avec un «un» autour. De temps en temps, le «un» se fend, comme une écorce, et laisse sortir la «une», qui ne serait évidemment pas cette une-là, si j’étais «une», puisque cette une-là est métaphorique, légèrement exagérée. Mais je ne suis pas «plusieurs», sinon je serais schizophrène. Je suis «compartimenté» plutôt: tant qu’à faire, autant avoir plein de petites cases ; mais tout cela est dedans.

Vous êtes d’accord avec la définition du pseudonyme comme nom «faux» qui permet de cacher son identité?
Dans le cas de Greta, c’est le pseudonyme qui a pris la créature plus que la créature qui s’est demandé comment elle pourrait s’appeler. Rien n’était prémédité. C’est un petit garçon qui, à la première apparition de ce qui devait être une figure éphémère, m’a demandé comment je m’appelais. Et j’ai dit Greta Gratos. Ce nom a pris du sens après. Je le trouve donc plutôt révélateur. Dans mon travail artistique, je cherche le plus de fard possible pour le plus de transparence. Sous les traits de Greta Gratos, je me suis retrouvé à la fois fardé comme une voiture volée et extrêmement transparent. Greta est la couleur de mon âme: si quelqu’un plonge son regard dans le mien, en une seconde, il va au fond de moi.

Vous pouvez définir Greta Gratos?
J’ai pour habitude d’enlever toutes les étiquettes. Quand le personnage de Greta Gratos est apparu, il était fragile, donc j’ai eu besoin de le «dé-définir» plus que de le définir.

Quand on me disait que c’était un travesti, je disais «non, ce n’est pas un travesti».
Quand on me disait que c’était une drag queen, je disais «non, ce n’est pas une drag queen». A force de définir, on fige, et donc on tue.

Greta Gratos ne peut pas être figée, sinon elle n’existe plus. Greta Gratos est un personnage épisodique qui n’est là que quand on la regarde.

Pourquoi «Greta Gratos», «pétasse cosmique» et «reine des fées»?
Gratos, c’est proche de gratuité. Il y a des gens qui croient que je suis bon marché, mais ceux-là n’ont rien compris ! La gratuité qui est dans ma nature, c’est de faire les choses sans rien attendre en retour. Pour Greta, Garbo a dû venir se balader par là, bien que Greta Gratos ne soit pas aussi distante. Et puis il y a des « grr » dans Greta Gratos, c’est doux et rugueux à la fois, les sons sont bien placés. Pourquoi un nom féminin ? Pour appréhender le monde, mon accès est toujours par le féminin. En musique aussi, je suis beaucoup plus attiré par le langage que certaines femmes développent : Armande Altaï, Brigitte Fontaine, Nina Hagen… Mais Greta m’a apporté de la masculinité. C’est une Amazone. Greta, c’est une amazone féministe, humaniste. « Pétasse cosmique », c’est sorti comme ça, et puis après j’ai regardé dans le dictionnaire. J’adore tordre les définitions. Pétasse peut tout à fait être le féminin de pétard : si on transpose, ça donne « petite pièce d’artifice qu’on utilise pour éliminer les obstacles et qui produit un bruit sec en explosant ». « Pétard », c’est aussi un synonyme populaire de revolver. Ça donne « il prit un coup de pétasse dans le buffet ». « Reine des fées », c’est quelqu’un qui a décidé, comme d’autres ont décidé que Greta était la reine des punks. C’est un peu normal : quand on est déguisé en sapin de Noël, on ne peut pas faire chaperon rouge. Ou alors un chaperon rouge un peu vénéneux, contre lequel le loup ne peut pas grand-chose.

Changer de nom, ça fait changer de vie, ou c’est l’inverse ?
Chez moi, c’est le nom qui m’a fait changer de vie. Mais Greta a la capacité de ne pas me travestir. Je ne change ni ma voix, ni mes gestes. Il se trouve par contre qu’on ne marche pas de la même manière quand on a un porte-jarretelle, des talons aiguilles, un fourreau et une robe à traîne. Greta déplace mon centre de gravité..

Pour plus d’infos sur Greta Gratos :
www.darksite.ch/gretagratos/

Laisser un commentaire

  • Archives