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Fil de tricot et corde d’alpinisme


Bien avant que les femmes ne puissent voter, elles ont escaladé des sommets. Un goût tout naturel, assure Colette Niquille, 81 ans, et ancienne présidente du Club suisse des femmes alpinistes. Souvenirs.

Une pionnière, elle? Colette Niquille se marre. «Une vieille gloire, oui!» à 81 ans,  chemisier et répartie impeccables, la Fribour­geoise ne s’en laisse pas conter. Oui, elle a fait de la montagne à une époque où les femmes faisaient plutôt la popote. Oui, elle a travaillé bien avant d’avoir le droit de vote, jusqu’à exercer une fonction dirigeante exposée. Et non, elle ne s’est jamais mariée. Mais l’ancienne présidente du Club suisse des femmes alpinistes (CSFA) refuse de voir quoi que ce soit d’exemplaire dans sa trajectoire.

Dans la famille Niquille, il y a le père. Chirurgien-chef à l’Hôpital cantonal, coureur de montagnes et chasseur de chamois à ses heures perdues. Et si attaché à Charmey, le village d’origine où la famille a son chalet, qu’il choisira d’y être enterré. Colette Niquille est à peine bachelière quand son papa décède. Il faut travailler. Elle enseigne, s’enrôle comme comptable puis devient secrétaire d’un conseiller d’Etat. Lequel la fait ensuite embaucher par l’un des plus puissants cartels industriels du pays, dont elle finira secrétaire générale. Rien que ça. «Pour une femme, ce genre de carrière était assez rare à l’époque», concède-t-elle. Un rapport avec l’alpinisme? Pensez-vous! «Plutôt un rapport avec mon caractère.» Un caractère de Gruérienne, si vous voyez ce qu’on veut dire.

Dans la famille Niquille, il y a aussi et surtout les femmes – une dynastie. Les trois tantes paternelles, qui co-­fondèrent le CFSA section Fribourg sous les applaudissements de l’abbé Bovet, saint patron des Préalpes. La maman de Colette, alpiniste avant de devenir mère, justement. Et puis sa nièce, évidemment. Nicole Niquille, qui devint en 1986 la première femme guide de haute montagne de Suisse. «J’ai grandi dans une famille où tout le monde faisait de la montagne», résume Colette Niquille.
Le CSFA, elle y entre donc tout naturellement, à 23 ans. C’est un 1953, un quart de siècle avant que le Club alpin suisse, son pendant masculin, ne finisse par accepter les femmes. En 1960, elle devient, pour trois ans, la présidente centrale de ce club qui compte alors quelque 6000 membres à travers le pays. Au menu: peau de phoque, varappe, randonnée. «On n’avait pas l’ambition de réaliser des exploits. La preuve: je n’ai fait qu’un seul 4000, près de Zermatt. Ce qui nous poussait, c’était le goût de la nature, des fleurs, des bêtes.»

Qui étaient-elles donc, ces «chamoiselles» des années 50 et 60?  Des femmes de tous milieux, vraiment rien à signaler, assure Colette Niquille. «En tout cas, à nous voir, on n’aurait jamais deviné qu’on faisait de l’alpinisme.» à ce détail près: elles sont presque toutes jeunes, célibataires et sans enfants. Donc libres d’enfiler des pantalons d’homme pour aller escalader les sommets.

Des féministes, elles? «Un bien grand mot», se récrie Colette Niquille. «On ne défilait pas avec des pancartes, ça non! Mais on était pour l’avancement des femmes: un salaire égal, et le droit de vote.

Quand je voyais des types franchement idiots qui pouvaient voter et moi pas, ça m’enrageait!»

Aux assemblées mensuelles du CSFA cependant, cheffes de course et premières de cordée ne causent pas politique, mais montagne. Elles causent, et elles tricotent. «A l’époque, une femme ne restait pas sans rien faire.»

Fil de laine contre corde en chanvre, les courses du dimanche débutaient avant l’aube. Premier arrêt: le couvent, pour suivre l’office de 5 ou 6 heures du matin avant d’aller crapahuter. On est à Fribourg et on ne badine pas avec le bon Dieu. «A l’époque, c’était comme ça.» Puis les messieurs gagnaient les montagnes en automobile, et les dames en bus, ou à vélo. Ça aussi, «c’était comme ça.»

Et en cas de pépin, pas d’hélico: la camarade qui s’est cassé une jambe, les femmes alpinistes l’ont redescendue à la force des bras, chargée dans une brouette à purin. «Certains diront que pour faire de la montagne en tant que femmes, il fallait déjà être solides, mais non: ce qu’on faisait n’avait rien de spécial», assure-t-elle. «Nicole, elle, est forte. Elle est incroyable.»

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