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Premiers pas de Drag KING

«Drag king. Cela faisait des annéesque l’idée me travaillait. Dès que j’ai découvert le phénomène, j’ai senti une sorte de fascination: l’envie de me transformer en homme m’a tout de suite chatouillée. Pas trop téméraire, je n’en ai rien fait. Je n’ai vécu la chose que par livres, performance et journalisme interposés. Mais un jour, j’en parle à Ed, ma compagne. Je vois une étincelle dans ses yeux…. Mon envie renaît. Voici le journal de ma première transformation».

Lundi 3 avril
Hier je lui parle de mes envies de drag, et voilà qu’aujourd’hui, déjà, elle s’emballe et me demande de réunir le matériel
pour un premier essai à deux ce week-end. Belle idée, mais voilà: je n’ai aucune idée comment faire… Ce n’est pas le tout d’acheter des poils et de la colle. Il me faut de l’aide. Idée : contacter Chris qui fait du drag king depuis longtemps, elle donne parfois des workshops, elle est sympa… Je bois une bière pour me donner du courage et je lui envoie ma demande par texto. Sa réponse est quasi immédiate : « Avec plaisir ! » Ne reste plus qu’à trouver une date.

Jeudi 6 avril
Texto de Chris. «Tu peux passer demain? Chez moi pour se maquiller et ensuite, soirée Sündikat.» Sacrée Chris, elle s’imagine déjà me faire traverser toute la ville en drag pour aller au bar queer de Sündikat. C’est trop pour moi. Déjà que j’ai un peu peur de me rencontrer avec une moustache (Que vais-je ressentir avec une barbe? Comment est mon moi masculin? Ai-je envie de le rencontrer? ), alors en plus traverser la ville, non merci! D’ailleurs… comment on marche avec une barbe?

Mois de mai
Incompatibilité d’agendas. Les semaines passent. Pas de rendez-vous. Mais je n’oublie pas. Mon amie non plus. Elle me demande quel look je veux. On s’amuse à parcourir les rayons homme des magasins. Elle me dit de regarder les hommes dans la rue pour me faire une idée… Regarder les hommes dans la rue ? Cela ne m’est plus arrivé depuis longtemps !

Vendredi 2 juillet
Invitation à un brunch queer du 1er août avec atelier king. Roméo – qui assure à ce niveau – officiera. J’hésite. Ça me dirait bien. Mais j’ai décidément du mal à imaginer « me coller une moustache » devant les autres. Je me gêne. Pas parce que j’ai honte – c’est simplement très intime. Je décline l’invitation.

Jeudi 22 juillet
Ça y est ! Chris me contacte pour tout autre chose. Je ne rate pas l’occasion: hop, on fixe un rendez-vous. Ma première initiation au drag king se déroulera le 7 août. Sourire.

Samedi 31 juillet
Visite d’une amie pour le week-end. Elle ne sait pas trop de quel côté son cœur et son corps balancent et aimerait venir « zieuter » du côté des filles. Elle a de la chance : ce week-end, il y a une belle soirée filles, au bord du lac. La météo est parfaite. Bercée par l’ambiance bon enfant (et peut-être un peu par le Martini), je lui dis tout sourire: « La semaine prochaine, j’ai mon premier cours de drag king. » Un énorme point d’interrogation se dessine sur son visage. Elle m’avoue ne pas comprendre ce truc. Elle me demande si j’ai un problème avec mon corps de femme. Je retourne la question dans ma tête… Ben non, je n’ai pas de problème. Enfin si, j’en ai des tas des problèmes avec mon corps. Une ribambelle, une montagne, une tonne, plus une tapée mais pas UN problème. Pas question de regretter d’être une fille, si c’est ce qu’elle sous-entend.

Samedi 7 août, la journée
Jour J. Pour tuer le temps, je m’amuse à gribouiller barbes, boucs et moustaches sur des photos de moi. Rien de bien concluant. Je surfe un peu à la recherche de « styles ». Je découvre des sites dédiés à la pilosité faciale, mais n’en sais pas plus sur mes envies. Je suis sûre d’une seule chose: je ne veux pas une simple moustache… Trop peur de voir mon frère ou mon père dans le miroir !

Samedi 7 août, le soir
Suis chez Chris. Souper. Puis le cours débute. Elle étale des photos et des livres sur le sujet. Elle me présente les différentes colles. On choisit la simple. Elle tient moins bien, mais ça va plus vite et l’on peut corriger le tir avec un peu d’eau et un coton-tige. Elle coupe un peu de cheveux d’une tresse et les cisaille jusqu’à qu’ils soient très courts. Direction la salle de bains. Elle me montre. Puis je me lance. Je me fais un début de rouflaquettes. Puis une petite barbichette. Sympa mais sage. Je tente la barbe. Très beau, cela accentue les contours de mon visage. J’ajoute enfin le bouc. Et je me retrouve un peu… sous le choc ! Si on n’y regarde pas trop près, on y croit ! Je déguste le moment. Chris dit : « Un drag est né ! »

Samedi 7 août, la nuit
Me voilà en drag. Je ressens le besoin d’être seule. Sans vraiment m’en rendre compte, je quitte Chris et me retrouve dehors. J’enfourche mon vélo. Barbe au vent, je roule direction maison. Le trajet ne sera pas long. Il fait nuit. Mais quand même… Je panique un peu à l’idée de devoir m’arrêter à un feu rouge, de devoir attendre, là, à un carrefour fréquenté. Je n’ai pas l’impression de pouvoir faire illusion: on voit que je suis une femme grimée. Quelle serait la réaction? Quelle serait ma réaction? Je n’y ai pas réfléchi! Mais bon, personne ne fait attention à moi. Arrivée à la maison, je refuse l’idée d’aller me coucher, car cela veut dire démaquillage. Trop dommage. Je me photographie sous tous les angles. Je suis bluffée par mon image dans le miroir et je veux la capter. Au bout d’un moment, je ne vois plus rien à force de m’envoyer des flashes dans les yeux. Je me résous : salle de bain, démaquillage, dodo.

Dimanche 8 août
J’envoie par MMS quelques-unes des photos à Ed. Elle adore. Elle aimerait aussi essayer. Elle me demande:
- Est-ce que le résultat t’a plu ?
Oui.
- Est-ce que tu vas le refaire?
Oui.
- Est-ce que tu as un nom pour ton toi masculin?
Non.

Mercredi 11 août
J’achète le maquillage de base avant de prendre le train. En voyage, je repense à la soirée de samedi. Qu’est-ce que le drag pour moi ? Une réflexion sur mon identité ? Mais je n’ai pas de nom de drag. Un jeu ? J’ai aimé me « grimer ». Plus ? Je vais le refaire.

14 août, le soir
Soirée drag à deux. Ed change trois fois de fringues, tout lui va bien. Moi, je me la joue chemise rose et cravate violette, barbe fine. Puis je décide de tout casser pour tenter le look fin de soirée. Je me fonce les sourcils, me mets du poil partout, me décoiffe… J’aime bien. Je pose. Un verre de vin à la main. Il faudrait plutôt un gin tonic.

Dimanche 15 août
Je décide de m’appeler Lucien. Ça fait vieille France. Ça me plaît. Je l’adopte. Quoiqu’un autre nom trotte encore dans ma tête. Peut-être que je vais changer. Mais ce soir, on trinque en l’honneur de Lucien. Lui qui n’a pas encore de look, pas encore d’histoire, il pourra bien, au cas où, changer de nom. C’est un drag, je ne vais pas lui mettre un corset si tôt.

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