prise de langue

Si je suis féministe? Quelle horrible question! (1)

«Je suis bien incapable de définir ce qu’est vraiment être féministe.»
Martine Brunschwig Graf, conseillère nationale.

Quarante ans après l’obtention du droit de vote des Suissesses, 20 ans après la première grève des femmes et à l’heure du 30e anniversaire de l’article constitutionnel sur l’égalité, le «féminisme» reste en tête du hit-­parade des «-ismes» les plus mal-aimés, aux côtés de l’intégrisme, du racisme et du fascisme. Tour d’horizon des doléances d’hier et d’aujourd’hui.

«êtes-vous féministe ? » Et si on vous la posait à vous, cette question ? Répondriez-vous fièrement « oui », sans « mais », ou feriez-vous partie de celles et ceux qui renoncent au titre, au mépris de leurs convictions, pour éviter la muselière qui guette tout molosse de garde qui se respecte ?

«Se dire féministe sous-entend qu’être une femme n’est pas suffisant.»
Isabelle Falconnier, rédactrice en chef adjointe à L’Hebdo.

De la femmelette…
Le terme « féminisme » a été créé en 1870 par le corps médical pour désigner un arrêt de développement et un défaut de virilité chez les sujets masculins. Le mot a fait sa première apparition « publique » peu après dans L’Homme-Femme, un essai d’Alexandre Dumas fils visant à démontrer… la nécessité de châtier une femme adultère par la peine capitale ! Sous la plume du romancier, les féministes sont des hommes sottement favorables à la cause des femmes :
« Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent, à très bonne intention d’ailleurs : tout le mal vient de ce qu’on ne veut pas reconnaître que la femme est l’égale de l’homme et qu’il faut lui donner la même éducation et les mêmes droits qu’à l’homme ; l’homme abuse de sa force, etc, etc. Vous savez le reste. Nous nous permettrons de répondre aux féministes que ce qu’ils disent là n’a aucun sens. La femme n’est pas une valeur égale, supérieure ou inférieure à l’homme, elle est une valeur d’un autre genre, comme elle est un être d’une autre forme et d’une autre fonction. » (2)
Jusqu’au 20e siècle, le féminisme se coltine ainsi la réputation de « dénaturer » les rapports harmonieux qu’hommes et femmes devraient entretenir.

«Ajouter un –isme à la féminité, c’est la pervertir.»
Oskar Freysinger, conseiller national.

… à l’hystérique
Un siècle et demi plus tard, le blason du féminisme n’est de loin pas redoré et les griefs retenus à son encontre ne se sont guère allégés. Bien qu’anecdotique, la définition proposée par l’essayiste Alain Soral, dans son Abécédaire de la bêtise ambiante, est emblématique de la mauvaise presse contemporaine de l’étiquette :
Féministe
Bourgeoise de gauche, souvent plus névrosée que malhonnête, qui est parvenue, grâce à la complaisance du pouvoir économique toujours avide de stratégie des leurres, à substituer une fantasmatique lutte des sexes à la très réelle lutte des classes, spoliant au passage le travailleur de son unique prestige, le prestige moral de l’opprimé.
(3)

« Dire simplement qu’on est féministe, lorsqu’on est un homme, m’a toujours semblé niaise fierté de coquelet, vaguement paternaliste, limite condescendante. »
Christophe Passer, reporter à L’Hebdo, chroniqueur à L’Illustré.

Frédéric Beigbeder n’est pas en reste quand il fait dire à Octave, le héros d’Au secours pardon, ancien publicitaire devenu « dénicheur de mannequins », qu’il n’est pas misogyne mais qu’il constate, néanmoins, que « le féminisme a supprimé l’humour qui permettait aux hommes et aux femmes de ne pas se combattre ». (4)

«Et si le féminisme n’était qu’un humanisme émasculé?».
Ambroise Jolidon, animateur radio.

Comme le déplore la philosophe Geneviève Fraisse, dans l’imaginaire collectif, « le féminisme apparaît comme un désordre, une passion, une hystérie, rarement comme un engagement raisonné dans l’espace politique »; il passe pour «rel[ever] de l’humeur et non de la réflexion». (5) Même constat sous la plume d’Elisabeth Badinter: si l’étiquette féministe a été rejetée, c’est qu’elle « donnait une image détestable des femmes. La nouvelle génération reprit à son compte les stéréotypes machistes les plus éculés, qui associent les féministes à l’hystérie, l’agressivité, la virilité et la haine des hommes. Le jugement fut sans appel: ringard». (6)

Les dessous de la haine
Pourquoi tant de haine ? Le mot fait peur. Deux catégories de détracteurs. Pour les premiers, le féminisme sonne comme une menace d’indifférenciation généralisée. Selon le journaliste politique Eric Zemmour, « à leur peur archaïque du phallus, du ‘viol de la pénétration’, les femmes d’aujourd’hui répond[rai]ent par un malsain désir du même, une immense tentation lesbienne » ; le féminisme ne serait dès lors qu’« une immense machine à fabriquer du même » qui laisserait « une société du désordre […] supplant[er] une société de l’ordre ». (7)

Pour la seconde catégorie de détracteurs, le « féminisme » est le parfait antonyme de la « féminité » ; un pur crime de lèse-majesté, sur le fond… comme sur les formes ! De quoi vous pardonner d’hésiter à deux fois avant de répondre à « l’horrible question » (8)….

1 Toutes les citations sont extraites des témoignages parus dans Petit traité de désobéissance féministe, Stéphanie Pahud, Arttesia, 2011, dont s’inspire librement cet article.
Le titre est tiré du témoignage de Nicolae Schiau, journaliste et animateur radio à la Radio Télévision Suisse.
2 Paris, Calmann Lévy, 1899, pp. 91-93.
3 Paris, Pocket, 2002.
4 Paris, Grasset, 2007, p. 120.
5 Revue Genre & Histoire, n°2, 2008.
6 Le conflit. La femme et la mère, p.162.
7 Le premier sexe, Paris, Denoël, 2006, pp, 24, 25 et 27.
8 à lire également la réponse de
GEORGE à cette horrible question dans l’ouvrage de Stéphanie Pahud.

Comments
Une commentaire to “Si je suis féministe? Quelle horrible question! (1)”
  1. courroux dit :

    Serait-il trop simple d’écrire que le féminisme n’est que politique pour que toutes les filles et les femmes bénéficient de tous leurs droits à égalité ? Plutôt que d’essayer de couper la tête au féminisme ? http://susaufeminicides.blogspot.fr/p/olympe.html
    Cela éviterait peut-être quelques féminicides ? Qui sait ? http://susaufeminicides.blogspot.fr/p/olympe.html#!/p/estimations.html
    http://susaufeminicides.blogspot.fr/p/feminicide-lexique.html

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