100% naturel

Sissi, altesse impériale et coquecigrue amphigourique


Sissi, alias Philippe H. promène sa fière allure dans les rues des Pâquis à Genève, où elle jouit d’une véritable cour. Sissi, une «coquecigrue amphigourique» comme elle aime à le dire: un rien alambiquée, un tout ambiguë. Cette créature est d’un autre genre, un de ceux qui n’existent pas encore, ou plus vraiment. Elle se pare au féminin, c’est-à-dire sexy, pour rendre hommage aux femmes, sa passion. Rencontre.

Si chaque personne est unique, rares sont les êtres exceptionnels ; Sissi (1) est de ceux-là. Sissi, pas celle d’Autriche Madame, mais celle des Pâquis (2). Chacune de ses apparitions est une fête : ses tenues sont tout un scénario où chaque détail compte.
Sissi est née aux Pâquis sous le signe de la Vierge un peu après Hiroshima mon amour ; elle est morte en 1986. Elle s’est réincarnée plusieurs fois, « en sequoia sempre vivens, en dauphin et en faucon »*. « Je ne voulais pas attendre ma mort physique pour me réincarner, » dit-elle. Parle-t-elle avec les dieux ? Sissi est un homme qui se plaît à s’habiller en femme, dans un mélange des genres libre et décomplexé. Son style est sophistiqué sans être bourgeois, étonnant sans être clownesque, sexy sans être vulgaire. Svelte et soignée, Sissi provoque des chocs dans l’espace urbain, et même des « chocs érectiles »*. Mais holà : Sissi n’est pas une travailleuse du sexe, même si elle fréquente aussi ce milieu-là.

L’impératrice des Pâquis
Le look de Sissi est inimitable : entre le Far West, la touche prolétaire chic et les années 50 à 80. Surnaturelle, elle surgit du coin de la rue, juchée sur des talons ou sur son vélo rose pliable, la robe assortie. Sissi en tailleur à froufrous multicolores. En jupe en cuir, veste en jean et fourrure. Dans une robe à paillettes et à franges. Moulée dans du cuir noir, tendance hermaphrodite mais rockeuse. Sissi sorcière, Sissi cowboy. Habillée en vert des pieds à la tête, comme les Hongrois paraît-il. Sissi posant devant la statue de celle qui fut assassinée sur les rives du lac, par un anarchiste, dit-on. N’était-elle pas la Lady Diana de son époque ? On dit qu’elle vivait aux Eaux-Vives et aimait dormir dans la cale du Bateau de Genève. Les deux Sissi ont des points communs, outre les plaisirs lacustres: la majesté, le sens de l’équité, le sens de l’esthétique, et surtout la dignité, le bien le plus précieux d’une femme. Notre Sissi sait se défendre face aux énervés.

Une androgyne libérée

Sissi est un homme qui ne s’en cache pas, s’habille surtout en femme, parfois en androgyne.

Elle aime les femmes pleines de «shatki», l’énergie féminine selon les Védas indiennes. Elle aime leur compagnie et « les ondes qu’elles émettent »*. Ses amies sont « des femmes à 98% »*. Sissi est à la fois un homme hétéro et une femme lesbienne, si on considère qu’ « il » est devenu « elle » ces dernières années; comme une race de phasmes où le mâle muterait en femelle sur le tard… Le genre, ça se cultive.

Féminin et fantaisie
Sissi ne se déguise pas en femme, ne grime pas sa voix, se maquille rarement. Par son apparence et sa seule présence, elle casse la barrière entre les sexes. La garde-robe des femmes est aussi plus diversifiée que celle des hommes, «  où le costume est toujours le même du 1er janvier au 31 décembre, été comme hiver. »* Costume qu’elle a dû porter des années dans son métier d’ingénieur… Sissi s’habille au féminin depuis dix ans, d’abord par provocation, puis par goût. Quand sa copine Heirut d’Érythrée lui parle de la condition féminine dans son pays, c’est le déclic. Le fait aussi de ne pas dépendre d’un dress code lié à un emploi lui donne la totale liberté d’expression vestimentaire. « Je m’habille chaque jour en fonction d’une lubie, d’une idée un peu fofolle qui me vient à l’esprit, d’une fantaisie. Sans préjugés, sans complexes, sans interdits. »* Youpi !

Ni transsexuel, ni travesti
Sissi se moque « des travestis homosexuels, avec leurs mollets de cyclistes, qui marchent maladroitement sur des hauts talons au bras d’un homme. C’est grotesque, ce sont des clowns. Ce n’est pas du tout mon truc. Du reste, je ne suis jamais au bras d’un homme. Un travesti, un travelo devient quelqu’un d’autre. Moi, je suis la caricature de ce que j’étais à cinq ans. »* Sissi à cinq ans : c’est sa mère qui la nomma ainsi, on ne saura jamais pourquoi: certains plis se prennent une fois pour toutes.

Non violence
Sissi s’appuie sur les concepts de paix et de confiance. Elle s’indigne du mépris des riches envers les pauvres. « Mépriser l’autre, c’est se mépriser soi-même. C’est une forme de racisme. Moi, je ne méprise personne. La rancune, c’est comme une casserole à la queue d’un chien. »* Sissi distingue droit coutumier et droit romain. Le droit coutumier, elle l’a expérimenté dès l’enfance dans le préau: les grands n’avaient pas le droit de taper plus petits qu’eux. « Le droit coutumier suit les lois de la nature ; le droit romain est injuste et brutal. » « Les Étrusques ont été massacrés par les Romains, alors que leur civilisation était extrêmement développée et raffinée; ils prônaient l’égalité entre les sexes. Il y a une quantité incroyable de massacres dans l’Histoire. C’est honteux pour l’être humain, pour l’humanité. »*

Madame Jourdain de l’art
Sissi est une performer sans le vouloir et surtout sans le savoir. Elle prépare avec soin chacune de ses sorties, se change plusieurs fois par jour, suivant son humeur et la météo. Coquette ? Si elle était artiste, elle serait la cousine éloignée d’Eva & Adele, qu’elle considère comme des clowns. Elle est plus naturelle, très loin de l’inénarrable couple, au sourire béat figé tel un masque (3). Sissi ne s’adresse pas au public de l’art contemporain : son territoire est la rue, les cafés. Chez elle, son univers : l’entrée avec des tonnes d’objets dont un tétras empaillé ; la cuisine pleine de ses collections (chapeaux, sacs, vêtements et dessous féminins) ; la salle des ordinateurs et autres machines ; le salon avec un balcon barré de plexiglas et de bambous.

Coquecigrue amphigourique tendance Carmen Cru
Sissi est convoitée par beaucoup d’hommes et gâtée par beaucoup de femmes. Sa voisine serbe Jelena lui envoie par l’ascenseur des plats « qui dépassent de loin la cuisine du Richemond (un palace genevois). »*
Autre signe particulier: Sissi a les plus longs sourcils des Pâquis..

Notes
* Sissi m’a dit, courant décembre 2010.

1. www.myspace.com/sissi_on_web
2. Lire aussi sur Sissi dans le prochain daté : www.daté.es
3. www.evaadele.com

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