sexisme ordinaire

Un homme, un vrai !

«Sois un homme!» Trois mois d’observation dans une école professionnelle ont suffi à démontrer la pression identitaire constante qui pèse sur les jeunes hommes. Être un homme, un «vrai», ce sont des attentes sociales, des codes et des normes à intégrer. Notre chère amie Simone nous l’avait bien dit, et il n’y a pas de raison pour que ça ne s’applique pas au genre masculin: on ne naît pas homme, on le devient.

La masculinité se construit au quotidien, dans les interactions avec les autres, et de manière différente selon les contextes. Le début de la vie adulte constitue un moment bien particulier de cette construction identitaire, celui où on se positionne dans le monde du travail, où on questionne et affirme sa sexualité. Alors, par quel biais pense-t-on devenir un homme quand on est apprenti romand, et qu’on va devenir maçon, peintre en bâtiment, électricien ou encore ferblantier ? C’est une des questions à laquelle a cherché à répondre une récente étude menée (entre autres) dans une école professionnelle de Suisse romande dédiée à l’apprentissage des métiers du bâtiment. Des observations quotidiennes dans trois classes, des discussions informelles et des entretiens avec les jeunes hommes qui fréquentent cette école (seuls 2% des élèves sont des femmes) ont permis d’apporter quelques éléments de réponse. Si la parole n’est pas donnée aux femmes ici, leur présence est constante : on se construit homme en miroir de ce qu’on considère comme une « vraie femme ». Par ailleurs, l’étude menée dans d’autres classes plus féminisées démontre que les imaginaires de genre des filles sont indissociables de ceux de leurs contemporains masculins, qu’elles contestent peu (voir encadré).

« Choper des go »…
Un jour dans la vie de l’école. Marc, un des apprentis, porte des jeans slim. Pas de chance. Alors que ce vêtement, très à la mode, serait passé inaperçu dans d’autres milieux, il suscite ici les commentaires moqueurs de ses copains. Après la pause du matin, Marc remonte en classe, accompagné de Quentin et Diego :
- Quentin : « Non, sérieux… c’est qui qui t’a dit de mettre un jean slim? »
- Marc : « Ma copine. »
- Quentin : « Ta copine ?… C’est comme les islamistes : si t’es martyr, t’as des vierges… Là tu mets un slim et tu penses que tu vas choper des go [des filles, ndlr] ».
- Diego : « Après trois ans sans go, il se demandera pourquoi ! »
Un peu plus tard, pendant le cours, Quentin se tourne vers Marc, et lui dit, toujours au sujet de ses slims et en parlant de sa copine : « Mais t’es comme une Barbie pour elle, elle joue à t’habiller ! »
Cet échange montre comment un détail, ici le choix malheureux d’un pantalon considéré comme trop efféminé, remet en cause la virilité de son porteur. Cette virilité passe d’abord par une hétérosexualité obligatoire et affirmée (celle de Marc sera constamment remise en question pendant cette journée), ensuite par le pouvoir d’attirer les femmes et de les satisfaire sexuellement (« choper les go »), et enfin par une certaine supériorité, notamment dans le couple (ne pas être une poupée pour sa copine). Autant d’attributs qui constitueraient l’unique manière d’être un « vrai mâle ». Ce qui frappe le plus, ce n’est pas le jeu – car il s’agit bien d’une forme de joute quasi ritualisée – entre ces jeunes hommes, mais plutôt l’insistance avec laquelle la norme de masculinité est réaffirmée par le groupe, comme un besoin de se rassurer, et de le faire collectivement.

« Porter la culotte »…
Pourtant, au-delà de l’affirmation (hétéro)sexuelle, ces jeunes hommes se montrent également étonnamment responsables. Leur regard est tourné vers l’avenir et ils prennent au sérieux la place qu’ils occuperont sur le marché du travail, ainsi que leurs futures responsabilités familiales et économiques. Là encore, on assiste à une vision bien spécifique de ce que signifie « être un homme ». Confronté à cette question ardue, Jonathan ne se laisse pas démonter :

« Ah, c’est difficile comme question. (…) C’est vrai qu’être un homme, c’est porter la culotte. Je suis pas macho, mais suivant quand, suivant avec qui tu es, si t’as une femme qui est au foyer, et que tu es l’homme de la maison, c’est toi qui ramène l’argent à la maison. (…) Moi, je discute un peu avec les filles, un peu avec les mecs, je suis un peu partout… Et c’est vrai que les filles, elles se disent ‘ou bien je veux un métier, un vrai’… [Interviewer, l’interrompant: « C’est quoi un vrai métier ? »] « Où elles font quelque chose d’autre qu’être à la maison, au lieu de s’occuper que des gosses. Mais il y en a d’autres qui se disent ‘non, moi je me verrais bien à la maison, en train de faire à manger pour mon homme, et tout ça’. ça dépend des femmes ».

Jonathan est représentatif d’ambitions très conventionnelles parmi les jeunes hommes rencontrés, malgré la génération à laquelle il appartient : un emploi sûr, un mariage, une maison, des enfants. Mais surtout de représentations extrêmement traditionnelles de la vie familiale et du partage des tâches au sein du couple. à l’homme les responsabilités économiques du travail rémunéré, qui en fait « l’homme de la maison ». à la femme, la facilité de la vie quasi-oisive du foyer, à moins qu’elle n’ait envie – car il s’agit, pour elle, d’un choix – d’avoir un « vrai métier ». On assiste ainsi à la construction sociale d’un homme responsable économiquement, mais aussi, en miroir, d’une femme dont les activités sont peut valorisées, et dépendante, voire soumise à celui qui, au final, « porte la culotte ».

Loin d’une quelconque « nature » masculine ou féminine, on assiste à un processus collectif de construction sociale qui sert, au final, à affirmer et renforcer l’image d’un homme à la fois fort et responsable, prédateur sexuel et protecteur, le plus souvent dominant..

L’étude : elle a été menée en 2008-2009 par Professeure Janine Dahinden, Joëlle Moret et Kerstin Duemmler,
à l’Université de Neuchâtel, et financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS).
Pour en savoir plus : www.unine.ch/maps.

Pour en savoir plus :
OPFE, Choix professionnel : l’horizon limité des filles. Comment les jeunes Neuchâtelois choisissent leur voie professionnelle ?
Etude réalisée auprès de 500 jeunes gens au salon Capa’Cité 2008
http://www.ne.ch/neat/site/jsp/rubrique/rubrique.jsp?CatId=3626&StyleType=bleu

Diverses recherches menées dans le cadre du Programme national de recherche « égalité entre hommes et femmes » (PNR 60) qui vient d’être lancé observent les choix de vie et de voie professionnelle.
http://www.pnr60.ch/F/Pages/home.aspx

Laisser un commentaire

  • Archives