sur le vif

58ème Biennale de Venise – visite guidée

Cette nouvelle édition de la Biennale de Venise, organisée par Ralph Rugoff et titrée May You Live In Interesting Times, a été inaugurée le 11 mai. Jusqu’au 24 novembre vous pourrez la visiter et découvrir les œuvres de plus d’une centaine d’artistes. Pour vous repérer un peu dans l’un des plus grands événements dédiés à l’art contemporain, voici un petit guide georgesque des incontournables!

1. Rugile Barzdziukaité, Vaiva Grainité, Lina Lapelyté, Sun&Sea (Marina), Pavillon de Lituanie


Rugile Barzdziukaité, Vaiva Grainité, Lina Lapelyté, Sun&Sea (Marina), Opera-performance, Biennale Arte 2019, Venice ©Andrej Vasilenko

La découverte de cette édition – avec une équipe se déclinant au féminin. Sur l’invitation de la curatrice Lucia Pietroiusti, les trois artistes ont réalisé un opéra-performance pour treize voix qui traite d’une façon poétique et intelligente du réchauffement climatique. À l’intérieur du pavillon, l’espace imite une cabane en bois. Nous sommes invité.e.s à monter à l’entresol, où, nous plongeons notre regard depuis la balustrade au centre de la salle. Nous découvrons, en contre-bas, une fausse plage. Il fait chaud. L’ambiance générale dévoile une totale insouciance. De temps en temps, le groupe de performeurs.euses en maillots de bain, allongé.e.s sur leurs nappes, commencent à chanter, doucement et mélancoliquement. Le bois grince sous nos pas, comme le rappel d’une vague menace. Métaphore poignante loin des clichés catastrophiques, l’installation reproduit ici notre paresse face à la crise écologique.

2. Shu Lea Cheang, 3x3x6, Taiwan Collateral Presentation Palazzo delle Prigioni


Shu Lea Cheang, 3X3X6, mixed media installation © Shu Lea Cheang. Courtesy of the artist and Taiwan in Venice 2019

L’exposition, organisée par Paul B. Preciado, se passe dans une prison vénitienne du 16ème siècle. Elle traite de systèmes de surveillance, de fluidité de genre et de transformation corporelle. Shu Lea Cheang réalise une narration où les dix personnages principaux, considéré.e.s «hors la loi» dans leurs rapports à la sexualité et au genre, ont vécu l’ostracisme social et parfois même, l’emprisonnement. Leurs corps et leurs visages passent sur les multiples écrans disséminés dans les salles plongées dans l’obscurité. Nous devenons aussi une partie de l’installation, car un système de scan facial est positionné à l’entrée, enregistrant nos visages: nos traits se mélangent ainsi avec ceux des dix protagonistes en créant une énorme archive de têtes hybrides. Ainsi, dans ce panoptique dystopique, Cheang crée une œuvre puissante qui explore les politiques du genre et les sociétés du contrôle.

3. Bárbara Wagner & Benjamin de Burca, Swinguerra, Pavillon du Brésil


Légende: Bárbara Wagner & Benjamin de Burca, Swinguerra, video still, 2019 ©Bárbara Wagner & Benjamin de Burca

Le pavillon brésilien présente une exposition divisée en deux parties: dans la première salle, une série de photographies couleurs en grand format; dans la deuxième, deux projections. Les photographies nous montrent trois groupes de danse; il sont à l’extérieur, dans un milieu urbain, regardant fièrement dans l’objectif. Formations de danse ou déploiements de petites armées? En visionnant les vidéos, nous les retrouvons, la caméra nous les montrant en train de se préparer et de danser. Entre documentaire et fiction, sans tomber dans des clichés faciles ou folkloriques, Swinguerra nous fait rentrer dans le monde de la «swingueira», une fusion de différents styles de danse pratiquée par les jeunes de la banlieue de Recife: une forme d’affirmation identitaire naissant d’une nécessité d’intégration sociale dans un Brésil où affronter les questions liées au genre, à l’identité et à la race semble devenir de plus en plus difficile.

4. Renate Bertlmann, Discordo Ergo Sum, Pavillon de l’Autriche


Renate Bertlmann, Zärtliche Berührungen, 1976/2017, Digitalfotografie kaschiert auf Dibond, 65,5 x 95,5 cm © Rebate Bertlmann

Éminente artiste de l’Avant-Garde féministe dans les années 1970, Renate Bertlemann investit le pavillon autrichien avec un ensemble jubilatoire de matériaux hétérogènes présentant de la sculpture, de la photographie, des esquisses descriptives de performances – dont certaines avaient été censurées: telle Pregnant Bride With Collection Bag, interdite par le Centre Pompidou en 1979. Provocatrice qui aime faire se rencontrer les opposés, Bertlemann fait installer son motto «Amo Ergo Sum» à l’entrée du pavillon, en contradiction ouverte avec le titre de son exposition. Entre danses en chaise roulante, lettres d’amour ironiques, bizarres objets de bondage et tétons à vue, la visite à ce pavillon est une bouffée d’air frais sur la sexualité et le plaisir.

5. Delaine Le Bas, Romani Embassy, FutuRoma Collateral Presentation Fondamenta Zattere


Delaine Le Bas, Romani Embassy, 2017, photography 80 x 58.67 cm. Photo: Damian Le Bas. Courtesy of the artist

L’exposition FutuRoma réunit quatorze artistes internationales d’origine gitane, présentant pour la troisième fois à la Biennale des artistes «roms». Le titre de l’exposition juxtapose le mot «future» et «Roma», en soulignant la revendication identitiaire des artistes dans leurs pratiques, afin de renforcer et développer une continuité culturelle et artistique transnationale. L’œuvre de Delaine Le Bas titrée Romani Embassy présente son portrait photographique multiplié et arrangé avec les différents tirages posés l’un sur l’autre. Dans l’image, nous la voyons porter un parapluie, une robe et un châle; un panneau avec l’écriture «Romani Embassy» pend de son cou. Ces attributs sont présents dans l’espace de l’installation, matérialisant l’image photographique. Le corps, néanmoins, est absent. Le Bas mélange histoire personnelle et politiques identitaires. Installation poignante et délicate, l’artiste nous invite à réfléchir la tension entre la réalité et sa représentation.

6. Pauline Boudry & Renate Lorenz, Moving Backwards, Pavillon Suisse


Pauline Boudry/Renate Lorenz, Moving Backwards, Swiss Pavilion at the 58th International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, 2019. Courtesy the artists. Photo: Pro Helvetia / KEYSTONE / Gaëtan Bally.

Dans le noir d’une scène de théâtre, un rideau de glitter, une lame de lumière dessine la limite entre la scène et ses spectateurs et spectatrices, une projection vidéo. Telle est l’organisation de l’espace à l’intérieur de pavillon suisse, où l’on s’aperçoit très rapidement que le film qu’on regarde a été tourné dans l’endroit où on se trouve. Dans la vidéo, les personnages portent des chaussures étranges, dont la pointe part du talon: quand les personnages marchent en avant, cela nous donne l’impression que leurs pieds sont retournés en arrière. Nous ne sommes plus sûrs de la vraie direction du mouvement que l’on est en train de regarder. Progression ou recul? Pauline Boudry et Renate Lorenz semblent nous dire: même dans le noir, il faut tenter d’aller en avant; la lumière au fond: un espoir avant que le rideau tombe.

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